SUPPLEMENT
Pour Cheikh Anta Diop
Pour la construction de l’Avenir au nom de la vie !
Par Le Potentiel
Il y a dix-neuf ans, dans la triste nuit du 7 février 1986, mourrait à Dakar, dans son laboratoire de Carbone 14 de l’Ifan (Institut Fondamental de l’Afrique noire), foudroyé par une crise cardiaque, à l’âge de 62 ans, celui que l’on qualifie de « haute figure de l’Afrique militante », « la figure emblématique du nationalisme africain », « l’Intellectuel Noir qui a exercé sur le XX siècle l’influence la plus féconde ».
Inconsolable, son plus brillant continuateur, le Congolais Théophile Obenga, concluait l’oraison funèbre de Cheikh Anta Diop par ces mots en forme d’épitaphe : « Toute l’œuvre de Cheik Anta Diop n’aurait qu’un but : la construction de l’Avenir (de l’Afrique noire), au nom de la vie ».
En effet, la grande hantise de Cheikh Anta Diop, eu égard à la misère persistante et multiforme qui a élu domicile en Afrique noire, était de voir ce continent noir, pourtant bien loti potentiellement, connaître un déclin irréversible et radical comme son berceau culturel, la grande métropole noire de l’Antiquité, l’Egypte ancienne qui aurait fini par perdre, sur son propre sol, toute la science, toute la philosophie, toute la technologie, après avoir été, 25 siècles durant, la grande pourvoyeuse du Monde antique et surtout, de la Grèce antique, qui servit de maillon intermédiaire avec le monde occidental.
L’Egypte ancienne, la grande métropole noire qui, la première, avait donné au monde la Science, la technologie et la philosophie, avait connu un tel déclin qu’au 1er siècle avant Jésus-Christ, les peuples noirs, faute d’autonomie politique, se dispersèrent vers le continent, du Nord vers le Sud, jusqu’au Cap.
L’Afrique noire actuelle, faute d’autonomie politique, scientifique et culturelle, allait-elle connaître le même déclin que son berceau culturel, l’Egypte ancienne ? Voilà la grande hantise de Cheikh Anta Diop ! Comme pour nous interpeller, nous réveiller face à ce risque permanent d’un déclin radical et irréversible de l’Afrique noire, le père Englebert M Veng nous apostrophait : « Cheikh Anta Diop n’a pas travaillé toute sa vie, jour et nuit, jusqu’à mourir d’une « overdose » de travail, foudroyé par une crise cardiaque, terrassé par la fatigue devant ses grimoires, pour que son œuvre puisse rester cachée dans les alcôves académiques, sans civilisation pratique immédiate, celle de sauver l’Afrique noire ! » Comment sauver l’Afrique noire ? Pour comprendre cela, voyons comment se structure l’œuvre monumentale de Cheikh Anta Diop. LE PROJET SCIENTIFIQUE DE RECONCILIATION DE L’AFRIQUE NOIRE AVEC L’HISTOIRE
Le cancer négrophage, c’est-à-dire la traite négrière, l’esclavagisme et la colonisation qui vont, plusieurs siècles durant, s’abattre sur l’Afrique noire, vont être justifiés par les Occidentaux comme des résultats de l’absence de l’Histoire, de la Culture chez les peuples africains.
En effet, le peuple noir d’Afrique n’ayant pas d’histoire, de culture, ne peut qu’être asservi, l’a-historicité du monde noir est bien affirmée par Hegel qui écrit, dans ses Leçons sur la philosophie de l’Histoire : « L’Afrique n’est pas une partie historique du monde.
Elle n’a pas de mouvements, de développements à montrer, de mouvements historiques en elle.
C’est-à-dire que sa partie septentrionale appartient au monde européen ou asiatique, ce que nous entendons par l’Afrique est l’esprit a-historique, l’esprit non développé, encore enveloppé dans des conditions de naturel et qui doit être présenté ici seulement comme un seuil de l’Histoire du monde ».
Dans la même négation, on trouve aussi les affirmations méprisantes d’un Lévy-Bruhl pour qui l’Afrique noire était une société primitive, sans histoire, sans écriture ! L’idéologie esclavagiste et colonialiste qui va justifier la domination en niant à l’Autre (l’Africain) toute existence intelligible, même au prix d’une falsification consciente de l’Histoire de l’Humanité – cette idéologie était si bien ancrée que même les Négro-africains comme L. S. Senghor et Aimé Césaire vont crânement la véhiculer dans leurs écrits ! Ainsi pour Senghor « l’émotion est nègre et la raison hellène » tandis que pour Aimé Césaire, les nègres sont « ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel » ! Comme dit Cheikh Anta Diop : « Ainsi l’impérialisme, tel le chasseur de la préhistoire, tue d’abord spirituellement et culturellement l’être, avant de chercher à l’éliminer physiquement.
La négation de l’Histoire et des réalisations intellectuelles des peuples africains noirs est le meurtre culturel, mental, qui a déjà précédé le génocide ici et là dans le monde ».
C’est donc pour contrecarrer les desseins funestes des idéologies esclavagistes et colonialistes qui vous nient toute historicité pour mieux vous asservir, que Cheikh Anta Diop entreprend, dès 1946, son projet de « restitution de l’Histoire africaine authentique, de réconciliation des civilisations africaines avec l’Histoire…
Le Projet de restitution de l’Histoire africaine authentique accouche d’un vaste mouvement d’érudition, le produit d’un effort gigantesque de reconstitution des fondements de l’architecture d’une civilisation qui était enfouie sous les décombres de l’oubli par les tenants de l’idéologie européenne dominante.
En effet, se fondant sur les données de l’histoire, de l’égyptologie, de la philosophie, de l’archéologie, de l’anthropologie, de la linguistique, de la physique nucléaire et de la biochimie…
Cheikh Anta Diop restitue une vérité occultée : la parenté ethnique de l’Afrique noire et de l’Egypte pharaonique ainsi que l’unité culturelle profonde des pays africains.
Ainsi, le professeur sénégalais, preuves à l’appui, rattache l’Afrique noire non seulement à la première civilisation humaine connue de l’Histoire, la civilisation nubienne, mais connecte aussi l’Afrique noire à la plus brillante civilisation humaine des temps protohistoriques : la civilisation égyptienne, celle-là même qui jouera le rôle civilisateur auprès du monde occidental par l’intermédiaire de la Grèce. LES PREUVES SCIENTIFIQUES DE LA SUPREMATIE DU MONDE NOIR
Pour étayer cette architecture révolutionnaire, Cheikh Anta Diop procède en deux moments dont le premier est celui de la reprise en mains des recherches poursuivies en paléontologie humaine par le Docteur Leakey sur l’origine de l’Humanité et différenciation raciale et le deuxième moment est celui relatif à l’origine des anciens Egyptiens.
En effet, les recherches poursuivies en paléontologie humaine par le Docteur Leakey ont permis de placer le berceau de l’humanité en Afrique orientale, dans la région des Grands Lacs, autour de la vallée de l’Omo.
Et une humanité née sous la latitude des Grands Lacs, presque sous l’Equateur, est nécessairement pigmentée et négroïde : la Loi de Gloger veut que les animaux à sang chaud soient pigmentés en climat chaud et humide.
De ce fait, toutes les autres races sont issues de la race noire par filiation plus ou moins directe, et les autres continents ont été peuplés à partir de l’Afrique, tant au stade l’homo erectus qu’à celui de l’homo sapiens, qui apparut il y a environ 150 000 ans ; les théories antérieures qui faisaient venir les Nègres d’ailleurs sont périmées.
Les premiers négroïdes qui allèrent peupler le reste du monde sortirent de l’Afrique par le détroit de Gibraltar, par l’isthme de Suez et peut-être aussi par la Sicile et l’Italie du Sud.
C’est l’avènement de la chronologie absolue, c’est-à-dire des méthodes radioactives de datation, en particulier celles du Potassium/Argon, qui permit à la Science de réaliser le progrès et de battre en brèche le dogmatisme qui régnait naguère dans ce domaine.
Ainsi est-il établi aujourd’hui que le premier habitant de l’Europe était un négroïde migrateur, l’homme de Grimaldi : les négroïdes de Grimaldi ont laissé leurs innombrables traces sur toute l’étendue de l’Europe et de l’Asie, depuis la presqu’île ibérique jusqu’au lac Baïkal en Sibérie, en passant par la France, l’Australie, la Crimée, le bassin du Don, etc.
La différenciation raciale s’est effectuée en Europe, probablement dans la France méridionale et en Espagne, à la fin de la dernière glaciation Würmienne, entre –40 000 ans et – 20 000 ans.
Le premier leucoderme (blanc) n’apparaîtra, si on en juge par la morphologie, que vers –20 000 ans environ : c’est l’homme de Cro-Magnon.
Il est probablement le résultat d’une mutation de négroïde grimaldien, durant une existence de 20 000 ans sous ce climat excessivement froid de l’Europe de la fin de la dernière glaciation.
L’homme de Chancelade, qui serait le prototype du jaune, apparaît à l’âge du renne, il y a environ 15 000 ans, au Magdalinien.
Est-il un métis, né sous un climat froid, de deux stocks du Grimaldien finissant en Europe et du nouveau Cro-Magnon ?
Si les thèses plaçant le berceau de l’Humanité en Afrique noire ont été facilement acceptées par l’Occident, d’autant que la majorité de ces recherches auraient été menées par les savants occidentaux eux-mêmes, la thèse du caractère nègre de la grande civilisation pharaonique a mis du temps à acquérir le caractère d’un concept scientifique opératoire.
En effet, l’Occident se disait que si l’Egypte pharaonique était nègre et qu’elle a joué le rôle civilisateur de la Grèce – berceau de l’Occident, il fallait reconnaître l’antériorité civilisationnelle nègre et de ce fait arrêter le cancer négrophage. Voilà pourquoi, pour asseoir le caractère nègre de la plus brillante civilisation humaine des temps protohistoriques, Cheikh Anta Diop a dû recourir aux arguments interdisciplinaires d’une grande fiabilité.
D’abord, les Grecs contemporains des anciens Egyptiens comme Hérodote, le père de l’Histoire ; Aristote, Diogène Lacerce qui tous confirment que les Egyptiens étaient nègres !
Les mensurations ostéologiques, le test par le dosage de la mélanine, les groupes sanguins ainsi que les marqueurs raciaux et l’hémotypologie ont aussi confirmé le caractère nègre des Egyptiens.
Pour Cheikh Anta Diop : « L’intérêt de cet exposé réside uniquement dans la nécessité de connaître, avec le plus de rigueur scientifique possible, le déroulement des fruits relatifs au passé humain, pour restituer à ceux-ci tout leur sens et aussi pour dégager les fondements mêmes de la Science et de la Civilisation. SCENE D’ANTHROPOPHAGIE
La contextualisation de cette interrogation révèle que la grande hantise de Cheikh Anta Diop, eu égard à la misère multiforme et persistante qui a élu domicile en Afrique noire depuis plus d’un siècle, était de voir ce continent noir, pourtant bien loti potentiellement, connaître un déclin radical comme sa grande métropole de l’Antiquité, l’Egypte pharaonique, parce que les mêmes causes produisent les mêmes effets.
Aussi, fallait-il identifier les pesanteurs culturelles, causes du déclin égyptien pour les éradiquer.
En Afrique noire, son héritier socio-culturelle et politique, Cheikh Anta Diop justifie sa pensée par le fait qu’il y a continuité entre l’Afrique noire d’aujourd’hui et l’Egypte ancienne (Acn, p.93).
Celle-là ayant hérité de celle-ci, non seulement une histoire riche mais aussi des faiblesses constitutives historiques, des pesanteurs qui ont cassé la dynamique scientifique et la modernisation politique.
Comme dit Halévy « l’Egypte a créé l’histoire mais l’a aussitôt suspendue.
C’est ainsi que dans la recherche des causes du déclin du monde noir dans l’Antiquité, Cheikh Anta Diop aligne d’abord le système des castes, une organisation sociale qui n’a pas permis une organisation sociale, laquelle n’a pas permis une diffusion conséquente du savoir dans la masse, la science étant restée aussi l’esclavage comme Anta Diop relève aussi l’esclavage comme tradition régressive.
En effet, malgré les multiples inventions pratiques de la science égyptienne (comme la poulie, la vis sans fin…), les Egyptiens continuent à pomper l’eau en utilisant les bras humains sans recourir à ces inventions qui auraient non seulement facilité l’exécution des tâches mais aussi augmenté la productivité, sous prétexte que les esclaves coûtaient moins cher que les technologies !
Cheikh Anta Diop met aussi en exergue le caractère presque ésotérique de la science égyptienne, une science pour la science, considérée comme un don divin, empêtrée dans la religion et jalousement gardée par les prêtres, gardiens des temples.
Enfin, le professeur sénégalais note l’absence des liens organiques dans la société égyptienne : les prêtres, les scribes et les hardenaptes, tous les savants, se considéraient comme un monde à part, qui travaillait non en fonction des besoins de la société mais pour leur propre plaisir de savoir.
En définitive, il a manqué à l’Egypte ancienne la formalisation des normes scientifiques et la mentalité de changements, la société se complaisait dans des hiérarchies acceptées par tous.
D’où le sommeil total qui caractérise cette société de l’origine à nos jours.
Karl Marx appellera cette absence de volonté de changement « l’esclavage généralisé » des sociétés à Mpa (Mode de production asiatique), cadre socio-génétique dans lequel évolue l’Afrique noire d’aujourd’hui, dans une inculture politique notable du fait que les populations africaines n’ont aucune conscience de « souverain primaire », celui-là même qui doit chasser les dirigeants politiques quand ils deviennent nuisibles.
Ce qui corrobore la pensée d’Alain Tourraine quand il dit : « la démocratie est avant tout culture ».
En effet, l’organisation sociale en castes de la société, type d’organisation qui favorise la stagnation et empêche les mutations révolutionnaires sources de progrès, a fortement contribué à l’affaiblissement interne des sociétés africaines du passé.
Société castée, donc société aussi inégalités sociales constitutives acceptées par tous comme ordre divin, l’Egypte ne pouvait que connaître la stagnation et la mort scientifique.
Le paradigme idéaliste a causé aussi la mort de l’Egypte.
En effet, l’idée d’un créateur suprême, possesseur et maître souverain régissant l’ensemble de l’univers dans tous ses processus de transformation, rend impossible une révolution scientifique et technique véritable qui suppose l’existence d’un univers autonome, non transcendant, l’extra-divin, régi par ses lois propres.
La pensée égyptienne considérait les dieux comme des créatures vivantes qui sous-tendaient les manifestations de l’être et expliquaient les phénomènes observés.
L’Afrique d’aujourd’hui, aux prises avec sa survie, doit pouvoir méditer les leçons de l’histoire.
Elle doit pouvoir aborder l’heure de la réflexion et, allant au-delà de sa vision philosophique si riche par son humanisme et son harmonie, concevoir les voies et moyens de la renaissance par une approche renouvelée du fait scientifique qui lui assure le progrès tout en respectant sa culture.
Comme dit Cheikh Anta Diop : «L’Afrique …, va bientôt perdre son « paradis terrestre » où elle a vécu depuis l’origine des temps jusqu’à présent (Acn 230).
Plus explicite, le savant sénégalais écrit : « Perdre le paradis terrestre – l’âge d’or de l’humanité – en perdant les idées absolues – éternelles – auxquelles sa maturité ne lui permet plus d’ajouter foi (230). LA VIOLENCE COMME MOTEUR DE L’HISTOIRE
Parallèlement à l’étude d’identification des causes du déclin et du retard de l’Afrique, Cheikh Anta Diop oppose une recherche beaucoup plus dynamique, de caractère constructif, en réponse à la question suivante : pourquoi et comment la Grèce qui avait été nourrie aux mamelles de l’Egypte Ancienne Noire a-t-elle pu sacraliser, maintenir et enrichir ses acquis tant scientifiques que démocratiques ?
La contextualisation de cette interrogation est révélatrice de la volonté de notre auteur de décrypter le pourquoi fondatif du dynamisme des sociétés occidentales génétiquement, exclavagistes.
C’est pourquoi, dans une étude comparative des sociétés à Mpa, a-dynamiques et les sociétés esclavagistes européennes, Cheikh Anta Diop découvre que le moteur de l’Histoire c’est la violence, une violence des classes sociales.
En cela, il rejoint Karl Marx.
En effet, l’étude comparative menée par Cheikh Anta Diop a pour but de démontrer le dynamisme des sociétés esclavagistes ou occidentales par opposition à la stagnation des sociétés à Mpa, qui ne receleraient pas assez de forces internes pour développer leur contradiction fondamentale jusqu’à sa dissolution.
Nous avons vu avec Cheikh Anta Diop que le propre de système de castes, dans les sociétés à Mpa est de créer des inégalités acceptées.
De ce fait, l’ordre étatique, confondu avec l’ordre cosmique et divin ne permettent pas aux « esclaves » de s’affranchir, c’est-à-dire de détruire par la violence en ordre inique.
D’où l’endormissement de la société. Emmanuel Kabongo Malu