SUPPLEMENT
«Ce pays est-il encore une démocratie ?»
Par LP Le Monde
Les Français n’ont jamais été de grands lecteurs de Kurt Vonnegut, même si « Abattoir 5 », publié aux Etats-Unis en 1969, en pleine guerre du Vietnam, est resté dans bien des mémoires.
A travers une parodie de science-fiction et les tribulations d’un naïf, Billy Pilgrim, dans « L’Allemagne dévastée de 1945 », Vonnegut parlait de sa propre guerre. Soldat américain, il a été fait prisonnier en décembre 1944. Interné à Dresde, dans un ancien abattoir, il a vécu la destruction de la ville par les Alliés. Abattoir 5 et son précédent roman, Le Berceau du chat (1963), lui ont valu d’être étiqueté écrivain de science-fiction, «une manie de critiques, pour leur faciliter le travail», s’amuse-t-il. Mais ce classement dans la littérature de genre lui a porté tort, notamment en France.
Cette désaffection française a toujours eu un certain goût de tristesse pour un homme qui se dit intellectuellement et littérairement «influencé par la France et ses Lumières», qui se veut héritier de la culture française.
Mais l’Amérique elle aussi, après avoir porté Kurt Vonnegut aux nues, en avoir fait une sorte de gourou des campus, au temps des grands débats des années 1960 et 1970, semblait, en ayant changé de siècle, l’avoir un peu oublié. Lui-même, l’âge venu - il est né le 11 novembre 1922 et a publié son premier roman, Le Pianiste déchaîné, en 1952 -, avait décidé de cesser d’écrire. Et l’avait fait savoir. Heureusement, il n’a pas tenu parole, encouragé par son jeune éditeur, Dan Simon, qui a fondé voilà tout juste vingt ans une petite maison d’édition engagée, Seven Stories Press. C’est ainsi que s’est retrouvé, en 2005, non seulement dans les librairies, mais sur la liste des meilleures ventes pour de longues semaines, un petit livre, Un homme sans patrie (3), Mémoires éclatés, fragments d’humour - voir le passage où il menace de faire un procès au fabricant des Pall Mall sans filtre qu’il fume depuis l’âge de 12 ans pour n’avoir pas réussi à le tuer en dépit de la promesse inscrite sur le paquet. Mais aussi coup de colère, de rage même, d’un Américain «indigné de ce que devient ce pays».
Sur sa révolte contre une planète «où l’un des hommes les plus puissants s’appelle George W. Bush», Vonnegut est intarissable.
« Ce livre suscite encore du courrier, des réactions. Cela a été comme un bol d’air. Une parole qui secoue la torpeur, et une parole d’écrivain, de quelqu’un qui s’intéresse à la musique de la langue.»
«Et à la musique tout court», interrompt immédiatement Vonnegut, qui, dans la conversation comme dans toute sa littérature et jusqu’à cet Homme sans patrie, exercice de remémoration doublé d’un pamphlet, est un amoureux des digressions. Et voilà comment on passe sans transition de Bush à Stravinsky. Vonnegut rappelle qu’il se souhaite pour épitaphe cette phrase : «La seule preuve qu’il ait jamais exigée de l’existence de Dieu a été la musique.» «Oui, toute la musique, le jazz, Mozart, le blues, le rock, les Beatles, les Stones... Mais j’ai une fascination toute particulière pour Stravinsky et son Histoire du soldat.» Au grand étonnement de Dan Simon, Vonnegut signale qu’il a lui-même écrit «un requiem profane» et explique longuement son intérêt pour le lien entre musique et narration, pour «ce qui s’est construit entre Stravinsky et Ramuz, travaillant ensemble à cette Histoire du soldat».
Puis, comme dans un de ses romans, retour au personnage principal, l’Amérique aujourd’hui. «La situation politique est réellement angoissante. En écrivant ce livre, j’ai réagi en citoyen. J’ai donné d’abord des articles à un journal de gauche de Chicago. C’est ainsi que l’aventure qui a conduit à la publication d’un homme sans patrie a commencé. L’absence de débat est terrible pour une démocratie. Une démocratie ? Aujourd’hui, qui peut dire qu’un pays ayant mis en oeuvre le Patriot Act est encore vraiment une démocratie ? Moi je ne me sens plus représenté par personne, le pluralisme a régressé, les démocrates et les républicains sont presque identiques. Bush n’a aucun souci de ce qu’expriment ses concitoyens. Quand on manifestait contre la guerre au Vietnam, Nixon en tenait compte, ça l’inquiétait même. Aujourd’hui, ce qu’on dit et fait pour protester contre la guerre, Bush s’en moque. Cette idée de guerre planétaire du Bien contre le Mal, cette mise à l’index de tout le monde arabe, tout cela est scandaleux.»