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Edition 4102 du Samedi 18 Aout 2007

SUPPLEMENT

Le caricaturiste et bédéiste Thembo Kash : «Tout ce qui touche à la liberté sous toutes ses formes m’interpelle»

Par Martin Enyimo

Thembo Muhindo Kashauri dit Kash fait partie de la crème congolaise dans la bande dessinée et la caricature. Il parle ici de son métier et de la place de la bande dessinée et de la caricature dans la société congolaise et au niveau international.

Votre carte de visite ? Vos débuts dans la bande dessinée (BD) et la caricature ?

Je suis né à Butembo dans le Nord-Kivu en 1965. J’ai fait des humanités Latin philo à Beni, une autre ville du Nord-Kivu. Après avoir obtenu mon diplôme d’Etat, je me suis inscrit à l’Académie des Beaux-Arts à Kinshasa en 1987. Et j’en suis sorti gradué en Arts plastiques. C’est au quotidien « Le Phare » que j’ai fait mes premières armes comme illustrateur et caricaturiste entre 1990 et 1993. Et avec Kenge Mukengeshay du Phare, nous avons créé les personnages de caricature Ambroise et Zébédée qui sont encore visibles jusqu’aujourdhui. Et parallèlement, j’ai adhéré à l’Atelier de création, recherche et initiation à l’art (Acria en sigle créé en 1988). C’est une Ong qui milite pour la promotion de la bande dessinée.

Après mes études, j’ai été graphiste publicitaire, en faisant notamment du consulting pour quelques entreprises de la place. J’ai par exemple réalisé des storyboard pour Bralima. Le storyboard est une séquence des dessins qui relatent le déroulement d’un spot publicitaire ou d’un film. J’ai également réalisé des affiches publicitaires. Ainsi entre 1993 et 1999, j’ai évolué beaucoup plus dans le secteur de la publicité.

Parlez-nous brièvement de votre carrière de bédéiste et de caricaturiste …

Je me suis lancé véritablement dans la bande dessinée après 1999. Et en 2001, avec des collègues dessinateurs, nous avons signé un contrat important avec l’éditeur français Albin Michel. Deux ans plus tard, un autre contrat a été signé, cette fois-là, avec la maison d’édition belge Joker. La même année 2003 avec d’autres collègues congolais, nous avons pris part à l’exposition de la bande dessinée à Bruxelles à l’initiative d’Africalia. L’exposition rassemblait les meilleurs bédéistes africains. Bien avant Bruxelles, nous nous sommes rendus, Barly Baruti et moi, à Niamey au Niger pour la production d’une bande dessinée. Toujours en 2003, j’ai repris avec la caricature dans le bimensuel catholique Renaître. En 2004 au Maroc, j’ai participé au premier salon international marocain de la bande dessinée de Tetouan. J’ai été le seul représentant africain invité, en 2005, à la rencontre de la Société de l’information organisée par la Francophonie au Vietnam.

Au mois de janvier dernier, j’ai publié un recueil de caricatures avec les dessinateurs belges Kroll et Royer. Et au mois de mai dernier, j’ai pris part à une rencontre des dessinateurs de presse animée par Jean Plantu du journal français Le Monde, sur initiative de l’ancien secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan. Intitulée « Dessins pour la paix », cette rencontre visait à apaiser la tension dans le monde musulman suite à la publication de la caricature de Mahomet dans un journal danois. Par ailleurs, j’ai sorti en juillet, le premier tome de l’album Vanity édité par Joker. Le scénario est du Belge André-Paul Duchateau (créateur de la série Ric Hochet, Chuck Bill, etc.). Et au mois de septembre prochain, je serai présent au Festival Yambi 2007 à Bruxelles pour présenter l’ensemble de mon travail de bédéiste et caricaturiste.

Où se situe la ligne de démarcation entre la caricature et la bande dessinée ?

La bande dessinée est une technique de narration qui recourt à une succession de dessins. Sa particularité, c’est la présence de bulles dans les textes. La bande dessinée est donc une manière singulière de raconter une histoire par une succession d’images. L’on note par ailleurs que la bande dessinée traite aussi des sujets de fiction.

Selon certains, la bande dessinée a vu le jour en Afrique avec l’histoire des pharaons étalée en dessins dans les pyramides.

Distincte de la BD, la caricature peut se définir comme une technique graphique qui charge le texte. La caricature, c’est l’exagération de la réalité pour dénoncer certains maux. C’est la codification des symboles pour traduire une réalité sociale ; on y retrouve la satire. La caricature permet de parler des sujets sensibles en utilisant l’humour. On tourne en dérision les actions des détenteurs du pouvoir en utilisant l’humour pour lutter en faveur des libertés publiques. Comme disent les latins : castigo mores ridendo (corriger les mœurs en riant). C’est toute la philosophie de la caricature. La caricature se base sur des sujets d’actualité.

Quelle est la place de la bande dessinée en République démocratique du Congo ?

La bande dessinée est aujourd’hui reléguée aux oubliettes par l’Etat qui ne met pas la culture dans ses priorités. C’est bien malheureux. Le pays ne recourt pas à la BD pour vulgariser ses messages. Mais l’on se souvient que la bande dessinée a été fort prisée au pays. Elle a connu son âge d’or vers la fin des années 1970 avec les Editions Jeunes pour jeunes. Son déclin sur le plan national est intervenu avec la fermeture des Editions Jeunes pour jeunes. L’Acria a justement été créé pour revaloriser la BD et l’élever au niveau d’un art majeur. Depuis environs 20 ans, nous nous battons en organisant des festivals internationaux de BD (5), des ateliers, des conférences, des concours pour dénicher de nouveaux talents, et en publiant des magazines et BD.

Existe-t-il une bande dessinée typiquement congolaise et dépeignant en particulier les réalités politiques, économiques et sociales du pays ?

Il y a beaucoup d’écoles de bande dessinée. Et je pense que les bandes dessinées produites par les Editions Jeunes pour jeunes vers la fin de la décennie 1970 sont typiquement congolaises. L’école post Jeunes pour jeunes dont je fais partie l’est aussi. Les textes et les dessins reproduisent fidèlement les réalités exclusivement congolaises. Oui, je pense qu’il existe une BD spécifiquement congolaise.

Vous prenez part aux expositions de la bande dessinée à l’étranger. Comment juge-t-on la bande dessinée congolaise sur le plan international ?

La bande dessinée congolais s’est forgée une forte réputation au niveau international. Aujourd’hui, elle se publie au Congo démocratique, en Afrique et en Europe. C’est dommage que cela se fasse sans l’appui de l’Etat. Mais fort heureusement, des partenaires croient en cette bande dessinée et n’hésitent pas à apporter leur aide. Je peux affirmer que nous, Congolais, sommes les meilleurs en Afrique par le nombre des bédéistes et par la qualité de nos oeuvres. Nous produisons pour l’Afrique et l’Europe. Les collègues d’autres pays africains le reconnaissent. Sur des albums collectifs, la moitié des dessinateurs sont congolais. Et le plus grand nombre de bédéistes africains professionnels en Europe sont Congolais. Nous effectuons des voyages en Afrique pour dispenser des formations. Dommage que ce sont d’autres pays qui profitent de cette richesse culturelle congolaise qu’est la bande dessinée abandonnée par l’Etat.

Etes-vous optimiste sur l’avenir de la bande dessinée en RDC ?

Je suis confiant. La BD congolaise a de beaux jours devant elle. Les pays occidentaux nous font confiance et nous traitons leurs sujets parce qu’ils estiment que nous avons le même niveau que nos collègues européens. Nous refusons de mourir.

La caricature est présente dans la presse à Kinshasa. D’après vous, traduit-elle suffisamment les réalités politiques, économiques et sociales du pays ?

Effectivement. Tous ces dessins traduisent assurément les réalités congolaises. Tenez, les caricatures du journal satirique Grognon illustrent les réalités sociales, politiques et économiques du pays. Nous avons d’ailleurs lancé tout récemment un journal qui n’utilise que la BD et la caricature. Il s’agit de Tangawisi, un tout nouveau périodique essentiellement en langue lingala qui est déjà bien accepté par le lecteur.

Vous réalisez des caricatures axées essentiellement sur la vie politique du pays pour Le Potentiel. Vous sentez-vous l’âme d’un caricaturiste engagé ?

Absolument. Je me sens de facto socialement engagé. Tout ce qui touche à la dignité, à la liberté sous toutes ses formes m’interpelle. Ceci n’est pas négociable. Bob Marley disait : je tiens à ma vie et ma liberté, et quand je dois les défendre, je ne vois celui qui est en face. C’est pareil pour moi par rapport à ces valeurs que sont la liberté et la dignité humaine.

Vos perspectives d’avenir en rapport avec votre métier ?

Je compte publier en décembre prochain un recueil de caricatures (1990-2007) intitulé la Transition éternelle.

INTERVIEW REALISEE PAR MARTIN ENYIMO