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Quinze ans après La Baule, le bilan démocratique africain reste mitigé
Par Afp
Il reste mitigé, le bilan démocratique en Afrique quinze ans après le discours, historique, de la Baule prononcé en juin 1990 par le président français François Mitterrand. Certains pays affichent une incontestable réussite alors que d’autres peinent à rompre avec certaines habitudes.
Il y a 15 ans, le président français François Mitterrand établissait devant les représentants de 35 pays d’Afrique réunis du 19 au 21 juin 1990 à la Baule (ouest de la France) pour le 16ème sommet franco-africain, une corrélation entre démocratie, aide internationale et développement. Lors de la conférence de presse de clôture, il présentait une nouvelle orientation de la politique française en Afrique. Il déclarait que «cette aide traditionnelle et ancienne» de la France, serait «plus tiède face aux régimes qui se comporteront de façon autoritaire» et «enthousiaste envers ceux qui franchiront avec courage ce pas» vers la démocratisation. Le chef de l’Etat français ajoutait cependant qu’«une aide normale» de la France continuerait pour tous les pays africains. Deux jours plus tôt, à l’ouverture du sommet, lors d’un discours d’une heure et demie, François Mitterrand avait clamé haut et fort l’intention de la France de rester aux côtés de l’Afrique, malgré les critiques. Soulignant la «grande injustice» des accusations portées contre ce continent, il ajoutait que «les maux successifs dont souffre l’Afrique viennent pour une large part des pays riches», et dénonçait «l’insouciance» de ceux qui devraient comprendre qu’une «large politique Nord-Sud s’impose». M. Mitterrand précisait que, pour sa part, la France ne ferait plus que des dons et non plus des prêts aux pays les plus pauvres, et que ceux dits à revenus intermédiaires bénéficieraient de taux d’intérêts limités à 5% pour les prêts publics. «La France restera fidèle à son histoire, dont vous êtes, et à son avenir, dont, j’espère, vous serez. Elle ne se retirera pas de l’oeuvre engagée depuis si longtemps, qui l’a associée à de nombreux pays d’Afrique», déclarait-il. Toutefois, ajoutait-il, «la France liera, dans sa démarche, tout son effort de contribution aux efforts accomplis pour aller vers plus de démocratie». «La démocratie est un principe universel. C’est la direction qu’il vous faut prendre», affirmait-il. «Plus tôt vous aurez des élections véritablement libres et le multipartisme, mieux cela vaudra pour votre jeunesse qui a besoin de s’exprimer», expliquait-il. «Il ne faut pas voir la liberté comme un ennemi caché. Elle sera votre meilleure amie», insistait François Mitterrand, tout en reconnaissant qu’il croyait en la «nécessité de compter sur le temps». Quelques mois après la chute du mur de Berlin (1989), il avait tenu à rappeler que l’Europe avait mis deux siècles pour parvenir à la démocratie en se débarrassant de «tous les ismes», tels que nazisme, franquisme, salazarisme, et stalinisme, et qu’il fallait donc laisser le temps aux Africains. «Certains ont pris des bottes de sept lieues, d’autres marcheront pas à pas. C’est à vous de choisir votre voie, d’en déterminer les étapes et l’allure», déclarait le président Mitterrand.
15 ANS APRES: BILAN MITIGE
Quinze ans après le discours de la Baule, le multipartisme est devenu la norme en Afrique, mais le bilan démocratique reste mitigé. Certains pays affichant une incontestable réussite alors que d’autres peinent à rompre avec certaines habitudes. En juin 1990, lors du Sommet France-Afrique de La Baule (ouest de la France), le discours du président français d’alors François Mitterrand, liant démocratie, aide internationale et développement, coïncide avec l’ouverture progressive de nombreux pays africains à la démocratie et au multipartisme. Réussites exemplaires, le Mali et le Ghana ont, dès le début de la décennie, rompu spectaculairement et sans heurt avec des années de régime militaire, alors que le petit archipel du Cap-Vert est passé en 1990 du monopartisme à une démocratie parlementaire. Le Sénégal, rare pays du continent où le multipartisme existait avant 1990, les rejoint en 2000 avec la fin de quarante ans de pouvoir socialiste, suivi du Kenya où Daniel Arap Moi a transmis en 2002 à l’opposition un pouvoir vieux de 24 ans. Toutefois, quelques abus ont récemment assombri le bilan sénégalais, de même qu’en Gambie, où des élections transparentes ne peuvent occulter certaines dérives du régime. L’élan démocratique n’aura en revanche pas déboulonné certains «dinosaures» tels que le Gabonais Omar Bongo ou le Togolais Gnassingbe Eyadema - jusqu’à sa mort en février - qui ont réussi à conserver un pouvoir détenu depuis 1967. Il aura néanmoins permis de nettes avancées au Gabon, où Omar Bongo a préféré habilement affaiblir l’opposition, aujourd’hui quasi inexistante. Eyadema ne concèdera que des ouvertures beaucoup plus timides, avant de décéder en février dernier après 38 ans d’un pouvoir de fer. La succession de son fils Faure Gnassingbe, au terme d’un processus controversé, a par ailleurs fait naître, après le précédent de Joseph Kabila en République démocratique du Congo, le spectre de «dynasties africaines» au Gabon, au Tchad, en Libye, au Sénégal ou en Guinée Equatoriale, où les «fils de» sont présentés comme des successeurs potentiels de leurs pères. Le bilan démocratique est pour le moins mitigé au Burkina, au Cameroun, en Mauritanie et au Tchad. En dépit de certains progrès, Blaise Compaoré, Paul Biya, Maaouiya Ould Taya et Idriss Deby se maintiennent au pouvoir à coups d’élections contestées, de partis hégémoniques et/ou de contrôle sévère sur médias et opposition. A Conakry et à Malabo, les changements n’ont été que de façade. Le régime guinéen de Lansana Conté, au pouvoir depuis 1984, est qualifié de «démocrature»: les élections n’y ont jamais été libres et transparentes, le débat politique est inexistant et l’opposition n’y dispose que d’un accès limité aux médias. En Guinée Equatoriale, le pouvoir reste depuis 1979 aux mains du clan de l’autoritaire général-président Teodoro Obiang Nguema. N’est tolérée qu’une opposition dite «démocratique», alliée au pouvoir. L’opposition «radicale» est réprimée et la liberté de la presse remplacée par le culte obligatoire du chef de l’Etat.
Quant au Zimbabwe, le régime de Robert Mugabe, longtemps porteur d’espoir, est devenu de plus en plus autoritaire ces dernières années, marquées par la violence politique, les atteintes aux libertés et la répression de l’opposition. Ces pouvoirs monolithiques mettent en avant la stabilité de leur régime, alors que la démocratisation n’a pu empêcher la poursuite de crises récurrentes dans certains pays, quand elle n’a pas été elle-même facteur de crises. En Guinée-Bissau, en proie à l’instabilité depuis son indépendance, se succèdent ainsi coups d’Etat militaires et élections multipartistes depuis 1991, et le pays s’attend à une présidentielle sous haute tension le 19 juin. Les troubles politico-militaires qui ont mis la Centrafrique à genoux depuis des années ont perduré malgré le multipartisme. Mince espoir, François Bozizé, énième putschiste du pays, vient de réussir à mener à bien une transition en remportant des élections dans un climat politique apaisé. En Algérie, l’annulation, après la victoire des islamistes, de premières élections multipartistes en 1991 va déclencher une confrontation entre pouvoir et islamistes, marquée par de nombreux massacres de civils et qui fera 150.000 morts. La situation tend à se normaliser depuis l’arrivée au pouvoir en 1999 d’Abdelaziz Bouteflika, malgré un recul des libertés. En Côte d’Ivoire, la succession du père de l’Indépendance Félix Houphouët-Boigny, décédé en 1993, a généré de profondes divisions. Le concept identitaire «d’ivoirité» développé par son successeur Henri Konan Bédié sera l’un des détonateurs de la crise qui secoue le pays depuis 2002. Cas à part, l’ex-Zaïre aujourd’hui Rdc attend toujours, 15 ans après le multipartisme et 40 ans après son indépendance, ses premières élections. La chute du maréchal Mobutu Sese Seko en 1997 n’aura laissé la place qu’à une nouvelle dictature et à une guerre régionale. Le premier scrutin de l’histoire du pays est prévu en juin 2006, mais le retard pris risque à tout moment de faire repartir la crise.
SENEGAL : UN EXEMPLE DE DEMOCRATIE EN AFRIQUE
Le Sénégal, un des rares pays africains où le multipartisme existait avant le sommet France-Afrique de La Baule en 1990, reste un exemple démocratique sur le continent, même si l’opposition accuse le régime du président Abdoulaye Wade de dérives. Les bases démocratiques de cette ancienne colonie française ont été jetées pendant la période coloniale et consolidées à l’indépendance en 1960 par le premier président du pays, Léopold Sédar Senghor. Grand intellectuel, Senghor s’est appuyé sur l’expérience du multipartisme pendant la période coloniale, au cours de laquelle avaient lieu des élections mettant en compétition des partis, dont des antennes locales de formations politiques de France métropolitaine. «Il faut prendre en considération la personnalité de Senghor, agrégé (de grammaire française) qui a également fait la guerre (1939-1945). Quand il arrive sur le terrain politique en 1946, le Sénégal sort d’une agitation politique vieille d’un siècle», explique l’historien Cheikh Faty Faye. Un autre historien, Ibrahima Thioub, estime que «Senghor a créé un système qui a stabilisé politiquement le Sénégal au détriment de l’économie.
Il a rétribué (...) les marabouts et les élites capables de provoquer une crise» dans le pays. Le «président-poète» a jeté les bases d’un régime reconnaissant le droit à l’opposition de participer à des élections pluralistes, même si jusqu’en 1976, la constitution sénégalaise limite le nombre de partis à trois, avant de passer à quatre en 1978. Mais Senghor est intraitable avec les partis marxistes-léninistes et les syndicats d’étudiants, victimes de la répression. En décembre 1980, âgé de 74 ans, il démissionne au profit de son Premier ministre, Abdou Diouf. Très discret sous le règne de Senghor, Diouf renforce les bases démocratiques du pays et instaure le multipartisme intégral. «A partir de janvier 1981, l’ancrage senghorien sera approfondi», note Cheikh Faty Faye.
Diouf, qui a gouverné durant les années difficiles des programmes d’ajustement structurel, a fait appel à l’opposition pour contenir les crises. «Il a intégré les foyers les plus incandescents de l’opposition en faisant appel à des formations comme le Parti démocratique sénégalais (PDS, libéral)) de (Abdoulaye) Wade» et les partis de gauche, affirme M. Thioub. Diouf a également contribué au renforcement de la démocratie sénégalaise en instaurant la libéralisation des médias et en élargissant le champ de la liberté d’expression. Mais pendant des années, l’expérience démocratique sénégalaise a semblé bloquée: certes le pays ne connaît pas de coup d’Etat, des élections sont organisées, la liberté d’expression est globalement respectée, mais l’alternance ne se fait pas. Pendant des décennies le Parti socialiste (PS) garde le pouvoir. Il faut attendre mars 2000, 40 ans après l’indépendance, pour voir l’opposant historique, Abdoulaye Wade, avocat charismatique, battre le candidat du PS à la présidentielle, Abdou Diouf. Après cinq ans, Abdoulaye Wade, lui-même plusieurs fois emprisonné, est de plus en plus critiqué pour des décisions qui s’apparentent à des dérives autoritaires: des journalistes et un opposant arrêtés, incarcérés, manifestations interdites, «soviétisation» de la radio-télévision publique. Un observateur qui préfère garder l’anonymat note: «mars 2000 a été un grand espoir», mais aujourd’hui, «du point de vue de la démocratie, nous sommes un peu en régression. Sous Wade, il y a une banalisation des institutions. Tout se fait au Palais» présidentiel.