Article de l'édition du 17/10/2005
SUPPLEMENT
Ayant neutralisé Kasa-Vubu et Lumumba
Mobutu crée le Collège des Commissaires généraux
Par Le Potentiel
Après le 30 juin 1960, les douleurs d’enfantement de la future République avaient produit la «congolisation». L’architecture constitutionnelle de la Loi fondamentale va s’écrouler, après deux mois d’exercice, dans un grenouillage dangereux, d’où s’échappait la fumée noire du chaos. Arrêt sur image : le 5 septembre 1960, Kasa-Vubu révoque Lumumba, qui le lui rend aussi une heure après.
Instrumentalisé par les «Services occidentaux» tapis dans l’ombre, le jeune colonel Mobutu va jouer au sous-traitant et maître d’œuvre de la neutralisation du sommet de l’Etat. Ce premier coup d’Etat de l’histoire congolaise, ne touchera assez bizarrement que le seul Lumumba. Kasa-Vubu, qui gardait sa liberté de mouvement, va même installer les étudiants Commissaires généraux créés par Mobutu.
REVOCATIONS MUTUELLES
Lumumba n’avait jamais été populaire à Léopoldville, où il n’était arrivé qu’en 1957. Son fief était Stanleyville (Kisangani), où il était imbattable. Dans la capitale, il était perçu comme «un parvenu» par les politiciens du coin. Sa réussite, son dynamisme débordant et sa fougue lui créeront beaucoup d’ennemis, et vont provoquer sa perte. Devenu Premier ministre, il fera face à une opposition imposante. Les leaders de cinq groupes ethniques principaux, à savoir Kongo, Bangala, Luba, Yaka et Mongo lui étaient ouvertement hostiles. L’Eglise catholique redoutait son laïcisme, et sa menace de lui enlever le contrôle de l’Université Lovanium (Unikin). Les trois principaux syndicats, Untc, Fgtk et Apic, l’attaquaient férocement. Les deux grands journaux, «Courrier d’Afrique» et «Présence Congolaise» étaient anti-lumumbistes. Le 2 septembre 1960, l’Onu met à charge de Lumumba la responsabilité des horreurs commises par l’Armée nationale à Bakwanga. Alors Kasa-Vubu qui ne le portait pas non plus dans son cœur, décide d’agir.
Mercredi 5 septembre 1960, alors que la Radio-Léopoldville diffuse un cours d’anglais pour les auditeurs, l’émission est interrompue à 20 h et quart. Kasa-Vubu prend la parole en direct. Il annonce brutalement la révocation du Premier ministre Lumumba, qu’il va appeler sous l’émotion «le 1er bourgmestre». L’ordonnance signée le même jour comportait quatre articles. Le 1er révoquait Lumumba de ses fonctions de Premier ministre et de ministre de la Défense ; le 2ème révoquait quelques-uns de ses ministres : Mwamba Rémy de la Justice, Gbenye Christophe de l’Intérieur, Kashamura Anicet de l’Information, Bolamba Antoine, Secrétaire d’Etat à l’Information, Gizenga Antoine Vice-Premier ministre, Lumbala Jacques Secrétaire d’Etat à la présidence du Conseil des ministres ; le 3ème nommait Joseph Ileo Premier ministre, ministre de la défense et ministre de la Justice ; l’art. 4 le chargeait de l’application de l’ordonnance.
A 21 heures, Lumumba passe à la même radio. Il dénie à Kasa-Vubu le droit de le révoquer. «Personne, pas même le Président de la République n’a le droit de révoquer un gouvernement élu par le peuple (…) C’est nous qui avons élu M. Kasa-Vubu, qui n’avait pas la confiance du peuple (…) Si M. Kasa-Vubu est chef de l’Etat, c’est parce que nous l’avons voulu. Nous pouvons user du même droit que lui, lui retirer cette confiance, et dire qu’il n’est plus aujourd’hui chef de l’Etat». Une heure après, Lumumba revient encore à la radio, située dans l’enceinte de l’actuel ministère des Affaires sociales à la Gombe. Cette fois, il ne met pas les gants. Il va droit au but, et révoque aussi Kasa-Vubu. «Kasa-Vubu a trahi la nation, il n’est plus aujourd’hui chef de l’Etat. C’est le gouvernement qui assume souverainement les prérogatives de notre République. Il n’y a plus de chef d’Etat aujourd’hui dans notre République. Il n’y a qu’un gouvernement populaire…», avait-il déclaré.
EFFORTS PARLEMENTAIRES
Deux jours après, Lumumba se présente à la chambre des représentants qui, par 60 voix contre 19, décide d’annuler les révocations mutuelles du 5 septembre. Elle crée en plus une «Commission compromissoire» devant prendre contact avec Kasa-Vubu et Lumumba. Le lendemain, le Sénat annule à son tour les deux actes de révocation, et vote en plus la confiance au gouvernement Lumumba. La Commission compromissoire, dirigée par le président de la chambre Kassongo, et qui a comme membres Okito (qui sera fusillé plus tard avec Lumumba) et Weregemere, va échouer dans sa mission, de même que la délégation envoyée par Mobutu composée de 26 militaires, dirigée par le major Pwati.
Les positions de Kasa-Vubu et Lumumba restaient figées et radicales. C’est ainsi que, face aux deux votes des deux chambres du Parlement, le cabinet de Kasa-Vubu les conteste en ne les considérant que comme «un simple souhait de voir le chef de l’Etat réexaminer sa décision». Mais, en attendant, «Lumumba reste révoqué». Autre preuve de la radicalisation, Kasa-Vubu et Lumumba ordonnent chacun à Mobutu d’arrêter l’autre. Dès ce moment, ce dernier commence à jouer son propre jeu.
Le 12 septembre, Ileo présente son gouvernement, immédiatement rejeté par le Parlement. Ileo est qualifié de «somptueux Premier ministre d’un gouvernement illégal». Le lendemain, le Sénat se réunit avec la chambre des représentants au Palais de la nation dans une atmosphère très tendue et militarisée. Lumumba est présent avec tout son gouvernement. M. Kassongo invite Kasa-Vubu et Lumumba à «s’unir dans la même foi patriotique, dans un esprit de sacrifice et de concessions mutuelles». Par 88 voix contre 1 et 3 abstentions, les deux chambres désavouent le gouvernement Ileo, et accordent les pleins pouvoirs à Lumumba. Kasa-Vubu réagit immédiatement et négativement. Il déclare cette réunion conjointe des chambres «complètement illégale». Considérant que le Parlement est en «pleine confusion», il décide d’ajourner les chambres pour un mois. Mais en réalité, les chambres ne se réuniront qu’une année après, au Conclave de Lovanium.
MOBUTU INTERVIENT
Le 14 septembre au matin, Ileo annonce que le colonel Mobutu remplaçait désormais le général Lundula à la tête de l’armée. Lundula, proche et oncle éloigné de Lumumba, était révoqué de ses fonctions, deux jours avant par Kasa-Vubu. En fin de matinée de ce 14 septembre, le nouveau chef de l’Anc réunit les officiers supérieurs des garnisons de Léopoldville et de Thysville (Mbanza-Ngungu). La réunion se tient au Q.G de l’Etat-Major, au 4ème niveau de l’actuel Building Onatra. Décision est prise de prendre les choses en main, en sus de la forte tension signalée au Camp Léopold II (camp Kokolo). Les militaires veulent descendre en ville pour arrêter tous les hommes politiques. Ils sont armés jusqu’aux dents.
Le même jour, Mobutu adresse, à 20 h 30’, un bref message à la radio. Il annonce la neutralisation de tous les hommes politiques : « Pour sortir le pays de l’impasse, l’Armée nationale congolaise a décidé de neutraliser le chef de l’Etat, les deux gouvernements rivaux en présence, ainsi que les deux chambres législatives jusqu’à la date du 31 décembre. Les politiciens pourront ainsi avoir le temps d’essayer de se mettre d’accord afin de mieux servir l’intérêt supérieur de ce pays». Peu avant, Mobutu avait averti le commandant des troupes de l’Onu, le général marocain Kettani. Il avait envoyé des officiers informer Kasa-Vubu et Ileo. Immédiatement après ce message, Mobutu rencontre la presse à l’hôtel Regina, sur l’actuel boulevard du 30 juin, entre le Building Onatra et «Ma Maison». Il explique les raisons de cette action de l’armée. Il dénonce les manipulations des communistes au sein des troupes par de la «propagande subversive». De ce fait, il décide de fermer les ambassades tchèque et russe. L’ambassadeur russe refuse de se plier : il est accrédité auprès du chef de l’Etat et non auprès d’un simple colonel. A la question d’un journaliste, si Kasa-Vubu reste chef de l’Etat, il répond : «Evidemment, nous ne révoquons personne». Mais curieusement, Lumumba reste consigné dans sa résidence (l’actuel bureau de Jean Pierre Bemba).
LES UNIVERSITAIRES
A l’occasion de la même conférence de presse de l’hôtel Regina, une question est posée quant à savoir qui assumera les affaires du pays. Le colonel Mobutu précisera : «Dès demain, je vais lancer un appel à tous les étudiants, à tous nos techniciens congolais, qu’ils soient en Europe ou ailleurs. C’est à eux que je confie la gestion du pays. L’Armée, elle, est responsable de la sécurité et de l’intégrité de la République».
Le soir même, Mobutu télégraphie à l’Université de Louvain et à l’Université libre de Bruxelles à tous les étudiants congolais. Lors de ses deux voyages en Belgique, en 1958 et 1959, Mobutu, alors journaliste, s’était familiarisé avec ces étudiants congolais, qu’il admirait beaucoup. Avec Jonas Mukamba, par exemple, ils tisseront une intimité qui durera toute la vie. Le groupe d’étudiants congolais à Louvain était constitué par Mario Cardoso (le futur Losembe Batuanyele), Paul Mushiete, Charles Bokanga, Albert Bolela et Jonas Mukamba. Marcel Lihau était à l’Ulb.
Sur place à Léopoldville, le colonel Mobutu va recevoir au Q.G de l’Etat-Major quelques étudiants de l’Université Lovanium (Unikin) parmi lesquels Henri Takizala, Fernand Kazadi, Marcel Tshibamba, Etienne Tshisekedi… Au terme de ses contacts avec ces jeunes universitaires, le colonel Mobutu annonce la mise sur pied d’une structure gouvernementale provisoire «faisant-fonction». Ce sera le Collège des Commissaires généraux, qui va fonctionner jusqu’en janvier 1961 à la Conférence de Léopoldville, tenue à l’actuelle salle du Zoo. Ils seront remplacés, alors, par le gouvernement Ileo.
Dès le 19 septembre, ces jeunes universitaires vont justifier la création de ce «collège» par «la flagrante mégestion des affaires publiques par les élus depuis l’indépendance». Mais, curieusement, ils reconnaissaient comme seul chef de l’Etat «Son excellence Kasa-Vubu». Ils s’engageaient de «travailler en accord avec lui». Le 29 septembre, c’est Kasa-Vubu qui, quoique «neutralisé» par l’armée, va procéder en sa résidence, à l’installation du Collège. Etaient présents à la cérémonie les représentants diplomatiques de 17 pays, la presse nationale et internationale. Quoique «neutralisé aussi, Ileo était présent aux côtés de Kasa-Vubu. Le grand absent à cette manifestation était le colonel Mobutu. Il n’était pas d’accord avec la prééminence prise par Kasa-Vubu dans cette histoire dont il était l’initiateur. Très déçu, le colonel Mobutu va déclarer : «Kasa-Vubu n’avait pas à organiser cette cérémonie, car j’ai déjà installé les universitaires dans leurs fonctions».
Le président du Collège Justin Bomboko était en même temps chargé des Affaires étrangères et Commerce extérieur. A la Défense nationale il y avait Kazadi (qui accompagnera Lumumba plus tard dans l’avion l’amenant à la mort à Elisabethville. Il mourra, presque fou, en 1972 interné dans la secte baba. On dit qu’il voyait le fantôme de Lumumba). Marcel Lihau était à la Justice, avec pour adjoint Etienne Tshisekedi ; Albert Ndele était aux Finances. Nussbaumer était à l’Intérieur ; Joseph Mbeka était aux Affaires économiques ; Mukendi était aux Travaux publics ; Kashemwa était aux Transports, avec pour adjoint Henri Takizala ; Lebughe était à l’Agriculture ; Marcel Tshibamba à la Santé publique ; Ngyese aux Classes moyennes ; Mario Cardoso à l’Education nationale ; Albert Bolela à l’Information ; Bondo à la Fonction publique ; Charles Bokonga au Travail, avec ses trois adjoints : André Bo-Boliko, Albert Pase et Jonas Mukamba (qui escortera plus tard Lumumba dans l’avion, avec Kazadi, vers Elisabethville. Ensanglanté, Lumumba va l’implorer «Et toi aussi mon frère Jonas »).
TSHILOMBO MUNYENGAYI (ASSISTANT, FAC. DOIT, UNIKIN)