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Edition 4119 du Vendredi 07 Septembre 2007

SUPPLEMENT "NOTRE EPOQUES"

Enjeux régionaux

Congo-Kinshasa, « première guerre africaine » déjà oubliée

Par  Le Potentiel

Qualifiée en 2000 par le Département d’Etat américain de « crise à basse intensité », la guerre dans les Grands lacs africains, en l’occurrence celle qui a été menée depuis 1998 en République démocratique du Congo par les armées des pays voisins rwandais et ougandais et par milices interposées, n’a jamais suscité beaucoup d’intérêt de la part de la communauté internationale. Celle-ci considère, en effet, que le noyau dur de l’insécurité internationale réside essentiellement dans la guerre contre le terrorisme et pas dans les « guerres chaudes » et complexes qui se sont déployées dans le Sud depuis l’effondrement de l’Union soviétique. Et pourtant, on affirme que cette « première guerre africaine » a déjà induit, directement et indirectement, entre 3 et 5 millions de morts.

Il est vrai que les origines du déclenchement de ce conflit n’entrent guère dans les schémas conceptuels des puissances du Nord, plus familières de la logique d’une « guerre froide » opposant des blocs d’Etats et gérée par les mécanismes finalement rassurants de la dissuasion nucléaire.

Concernant le Congo, la notion et la réalité d’Etat n’ayant guère de profondeur historique, elle apparaît toute relative. C’est plutôt en termes de réseaux d’élites, de « criminalisation » et de prédation de l’Etat, voire de sa disparition pure et simple qu’il faut raisonner. En l’occurrence, les dix années de « guerre chaude » et de crise politique dans les Grands lacs ont précisément pour arrière-plan l’effondrement d’un régime de factions patrimoniales prédatrices, agissant au nom et sous l’égide d’un monarque aux prétentions hégémoniques nationales et internationales illimitées.

L’effondrement de la rente dont ce système de prédation bénéficiait et le « vide d’Etat » qui s’était, en conséquence, installé dans le Zaïre du président Mobutu (au pouvoir de 1965 à 1997) ont alors aiguisé les appétits des réseaux d’élites voisins qui, sollicités par un vieux leader « révolutionnaire » exilé, Laurent-Désiré Kabila, ont dès lors entrepris de s’emparer des restes du riche « gâteau » zaïrois avec la connivence implicite des diplomaties étrangères fatiguées par l’extrême corruption d’un régime à l’agonie.

UN CONFLIT DE PREDATION

La zone des Grands lacs et, d’une manière plus générale, tout l’Est du Zaïre constituaient, du fait des énormes ressources potentielles (bois tropicaux, or et colombo-tantalite de l’Ituri et du Kivu, mais aussi cuivre, cobalt, niobium et germanium du Katanga), la partie utile de ce « gâteau » convoité tant par ce réseau d’élite que par les réseaux semi mafieux multinationaux qui lui étaient associés et qui étaient formés de « juniors miniers » (compagnies de deuxième rang ), de trafiquants d’armes et de spéculateurs de tout poil. Mais cette région du Zaïre est aussi celle qui a subi de plein fouet les suites calamiteuses du génocide au Rwanda en 1994 : c’est en effet par centaines de milliers que les populations hutu de ce pays se sont déversées dans le Kivu montagneux et déjà surpeuplé, fuyant les représailles des nouveaux maîtres du Rwanda pour qui ils étaient tous des « génocidaires ».

Vainqueur en mai 1997 à la suite d’une courte campagne militaire qui mit un terme à une première phase de « transition » confuse et manquée de plus de cinq ans, le « seigneur de guerre » L.D. Kabila aura été appuyé militairement et/ou politiquement, dans son odyssée, par des voisins aussi divers que l’Angola, le Zimbabwe, la Namibie, l’Ouganda et le Rwanda. Lors de la prise de pouvoir de LD Kabila, ces nouveaux « parrains » du Zaïre (redevenu « Congo ») ont bien entendu réclamé leur dû. La société nationale de production minière Gécamines, qui avait entamé une chute vertigineuse depuis l’effondrement de la mine de Kamoto, en 1993, est passée entre diverses mains, zimbabwéennes et belges notamment. Une vaste concession diamantifère du Kasai appartenant à la société belgo-congolaise Miba a été octroyée à un consortium militaro-industriel du Zimbabwé. L’Angola s’est vu promettre la commercialisation et la distribution des hydrocarbures congolaises.

Le Rwanda a obtenu la direction de l’Etat-major de l’armée congolaise, ainsi qu’un contrôle sur le Kivu, tandis que l’Ouganda bénéficiait d’une grande liberté d’action dans la zone aurifère de l’Ituri et dans le transit de la production congolaise de diamants. Très vite en rupture avec LD Kabila, ces deux derniers pays ont pris pied, à travers des réseaux d’élites militaro-commerciaux, dans la commercialisation du colombo-tantalite (coltan), dont les cours se sont envolés entre 1999-2000, et dans celles de l’or, se disputant âprement les revenus de dizaines de comptoirs de diamant à Kisangani.

Cette nouvelle ère, marquée par l’économie de guerre, les pillages systématiques et les violences, a commencé en juillet 1998, avec le début de la « seconde guerre » du Congo (menée contre les alliés d’hier devenus « agresseurs »), et n’était toujours pas achevée en 2006. Economie de guerre pour le Rwanda, car, ainsi que le laissa entendre son président Paul Kagamé, la « guerre » menée en République démocratique du Congo (RDC) pour réduire les restes de l’ancienne armée rwandaise(ex-Far) et les « Interahamwe » réfugiés au Congo « s’autofinançait ». Economie de guerre aussi pour le nouveau régime congolais, car toutes les ressources du pays encore utiles (le diamant surtout) étaient ponctionnées pour la « guerre ». Economie de guerre enfin pour le cercle rapproché du président ougandais Yoweri Museveni, « spécialisé » dans la vente d’armes, dans les entreprises de déforestation sauvage au Nord-Kivu par sociétés thaïlandaises interposées, dans le racket douanier aux frontières et, bien sûr, dans l’achat de l’or à des bandes armées auxquelles étaient assurées des « protections ».

Quant aux pillages des ressources, ils étaient orchestrés par les réseaux d’élites de pays voisins pendant et après leur occupation du Congo, ainsi que par les acteurs de la transition congolaise eux-mêmes. Enfin, ils ont été le fait d’une multitude de bandes armées, le plus souvent sans agenda politique, ravageant et pillant jusqu’à ce jour l’est du pays à travers le contrôle direct ou indirect des concessions aurifères de Kilo Moto en Ituri, de la Sominki au Sud-Kivu, de même que des sites d’extraction du colombo-tantalite précédemment exploités par l’armée rwandaise d’occupation et repris par les bandes Maï-Maï ou par les bandes armées de Fdlr (Forces démocratiques de libération du Rwanda) nées dans les camps de réfugiés hutu ayant fui au Congo après le génocide de 1994.

DES POPULATIONS SINISTREES

Une violence particulièrement perverse a proliféré dans ce contexte, contribuant à dégrader profondément le tissu social dans l’Est du pays. Il s’agit d’abord de violences sexuelles contre les femmes qui ont été utilisées comme armes de guerre par les combattants de tout bord (armée congolaise dépenaillée, troupes des « composantes » MLC (Mouvement de libération du Congo de Jean-Pierre Bemba) et RCD (Rassemblement congolais pour la démocratie), soldats rwandais, Maï-Maï ou groupes armés de Fdlr. Le but était soit de terroriser et d’humilier les populations, soit de punir des délateurs, soit de casser en profondeur le tissu familial, soit de se constituer une réserve d’esclaves sexuelles.

Le second type de violence a porté sur le recrutement forcé ou volontaire d’enfants soldats. Recrutés d’abord dans l’armée de LD Kabila et appelés « Kadogo », ces jeunes et parfois très jeunes recrues (12 ans), réputées pour leur cruauté, provenaient des milieux déscolarisés ou des familles désagrégées et étaient, en quelque sorte, à la recherche implicite d’une promotion sociale que beaucoup trouvèrent dans le fusil. Selon Amnesty International (2002-2003), ce recrutement a continué de plus belle au sein de multiples bandes armées congolaises et étrangères.

Le déferlement des violences dans les Grands lacs a eu des conséquences dramatiques sur la mortalité et a induit des déplacements massifs de populations à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Selon les chiffres du HCR (Haut commissariat de l’Onu pour les réfugiés, 3 à 5 millions de personnes auraient perdu la vie en raison de maladies, de la malnutrition et surtout de la poursuite des massacres perpétrés au gré des renversements d’alliances entre belligérants de 1998 à 2003. Deux millions de personnes ont fui pour des régions voisines et 300.000 se sont réfugiées dans les pays voisins.

INCURIE DE LA COMMUNAUTE INTERNATIONALE

Comme en Somalie et comme au Rwanda, la communauté internationale n’a pas su répondre de manière appropriée à cette crise que l’on a dite oubliée. Certes, l’opération visant à établir la paix au Congo, la Monuc (Mission des Nations unies en RDC), dépensait entre 600.000 et 1 million de dollars par an. Certes aussi, 17.000 « casques bleus » et environ 1.200 soldats des Forces européennes de la mission Eufor, notamment, présents en RDC au moment des élections présidentielle et législatives de 2006. Mais ces chiffres occultaient une gestion politique de crise fondamentalement défaillante.

Tout avait commencé par l’échéancier contestable de l’accord de cessez-le-feu de Lusaka, signé en juillet 1999 sous la pression des parrains du Congo (en particulier l’Afrique du Sud, la Belgique et les Etats-Unis) et qui faisait dépendre une obligation internationale – le retrait des pays agresseurs nommément désignés pourtant par le Conseil de sécurité de l’Onu en 2001 – d’un règlement de la crise politique au Congo par la tenue d’un « dialogue intercongolais », relevant de la souveraineté nationale. L’obstination patiente du nouveau président Joseph Kabila, qui a succédé à son père assassiné en janvier 2001, permit tout de même une inversion dans l’échéancier de cet accord : les troupes rwandaises et ougandaise se retirèrent de la RDC en septembre 2002 avant que ne débute un régime de transition issu de ce « dialogue » en juillet 2003.

Mais la plus grande défaillance résida dans le caractère longtemps inapproprié du mandat des « casques bleus ». De simples « observateurs » établis pour la plupart en deçà de la zone de conflit jusqu’au début 2003, les soldats de la paix ne furent autorisés à adopter une attitude plus offensive et proactive qu’à la fin 2003 en Ituri, après le meurtre sauvage de neuf d’entre eux par des bandes armées, et à la fin 2004 pour ce qui regarde le Kivu. Quant au Nord-Katanga, en proie aux exactions, aux violences et aux pillages menés à la fois par les forces armées congolaises et des bandes Maï-Maï refusant de désarmer, il constituait une sorte de non man’s land qui n’était pas du ressort de la Monuc. Dans cette zone vivent des populations déplacées (plus de 120.000 personnes), approvisionnées en vivres par parachutage.

Impuissante à venir à bout des violences dans l’est du pays, la Monuc ne chercha en outre jamais à sortir d’un schéma convenu : celui de conflictualités purement tribales dont les ressorts et les issues se trouvaient dans la capitale. Comme au Soudan et au Rwanda, la gestion de ces conflits et les logiques locales furent laissées à la « société civile » (sans moyens et sans formation), aux autorités congolaises locales (souvent parties prenantes des conflits) et aux « humanitaires » (qui ne voulaient pas s’impliquer au nom de leur neutralité).

Ce profond déficit de sécurité contrastait avec l’énergie déployée par les « faiseurs de paix » pour la tenue d’élections « libres et démocratiques » qui devraient de surcroît inclure les principaux acteurs de la transition dont certains étaient passibles de poursuites pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Or, l’équation établie entre élections et rétablissement de la paix était hardie dans la mesure où l’on ne voyait guère émerger une élite politique acceptant de sortir du scénario traditionnel de la mauvaise gouvernance et d’un pouvoir qui ne se partage pas. Obnubilé par un processus électoral conçu surtout « pour et parle haut » et dont le coût était estimé à plus de 400 millions de dollars, les parrains du Congo et les faiseurs de paix ne paraissaient guère obsédés par un autre processus, celui de la « sortie de crise ». En février 2006, les promesses des bailleurs de fonds ont été décevantes : un tiers seulement des 681 millions de dollars nécessaires pour financer le plan d’action pour la RDC a été « promis » par des donateurs qui semblaient accepter l’idée et le fait que la crise congolaise était bel et bien une crise de basse intensité.

JEAN-CLAUDE WILLAME Politologue, Université catholique de Louvain (Tiré de L’état du monde 2007)